Dans le nord de l'Ouganda, les rebelles de la LRA détiennent plus de 20 000 enfants transformés en machines à tuer. Un centre de réhabilitation vient d'être ouvert pour les rescapés. Une mission à hauts risques.
Lorsque Paul regarde jouer les autres enfants, il pleure en silence et, malgré le soleil, il tremble un peu.
Avant d'entamer la partie, ses voisins de dortoir se sont longtemps concertés pour se répartir en équipes, attribuer à chacun un rôle précis. D'un côté, il y a les "militaires", ils serrent les rangs et poussent une brouette en fer qui fait figure d'engin blindé. De l'autre côté, il y a les "rebelles", des enfants dépenaillés mais organisés, ils brandissent des bouts de bois, ils ont reconstitué, avec quelques planches, des mitrailleuses lourdes sur trépied. Derrière eux, les filles fabriquent des "bombes" et des munitions, en remplissant des sacs avec du sable. Entre les belligérants, des villageois, dont les gestes miment l'effroi, et, autour d'eux, des amoka ou gardes, chargés de la défense civile, qui resteront accroupis, immobiles, durant toute la bataille. Lorsqu'un coup de sifflet marque le début des hostilités, on voit les "rebelles" ramper vers les civils, s'en emparer brutalement, les tirer vers l'arrière à force de coups et de cris, puis les lier les uns aux autres avec des cordes. Une gamine réussit à fuir, en direction des "militaires" nonchalants, mais il faut de très longues minutes pour que la troupe se décide à intervenir. C'est sans crainte que les "rebelles" affrontent les soldats, et dans le brouhaha et les hurlements, le commandant tombe. Soudain, tout s'accélère : les assaillants dépouillent le chef de son arme, se jettent sur son torse et font mine de lui arracher le coeur, de lui dévorer les organes !
Avant que les militaires, qui laisseront morts et blessés sur le terrain, ne remportent finalement la victoire, sans avoir réussi à empêcher le rapt des civils, Paul a déjà craqué. Tétanisé par le spectacle, il tremble comme un damné, et ses petites jambes, minces comme des allumettes et zébrées d'écorchures refusent de le porter. A côté de lui, Samuel agrippe son "conseiller" en hurlant que ses cauchemars sont revenus, que tout ce qu'on voit là, c'est ce qu'il a vécu... En réalité, les enfants du Rachele Rehabilitation Center de Lira n'ont rien inventé dans ce jeu qui n'en était pas un. Participant à un "jeu de rôle" proposé par les éducateurs, ils reproduisent des faits réels, auxquels ils ont participé durant les mois, les années passées dans les rangs de l'Armée de résistance du Seigneur (LRA). L'Ouganda, perle de l'Afrique ? Paradis des investisseurs, destination de rêve pour les touristes, champion de la bonne gouvernante ?
En deçà du pont de Katuma, qui enjambe les eaux tumultueuses du Nil, transformées ici en rapides, les thèmes favoris du président Museveni sont crédibles. Boutiques animées, entreprises gérées par des Asiatiques, le pays témoigne d'un dynamisme incontestable. Mais, au-delà de ces tourbillons d'écume infranchissables pour des rebelles qui se déplacent à pied, sur un vaste territoire qui s'étend jusqu'à la frontière du Soudan, c'est la désolation.
LES ENFANTS SE BATTENT JUSQU'À CE QU'ILS S'ÉCROULENT
Des villages sont brûlés, des champs désertés, des villes comme Gulu ou Lira abritent des centaines de milliers de déplacés qui fuient une terreur qui n'est comparable qu'à celle que faisaient régner les Khmers rouges dans les campagnes du Cambodge. Voilà quinze ans que l'Armée de résistance du Seigneur, dirigée d'abord par la prophétesse Alice Lakwena, puis par son disciple Joseph Kony, met en échec l'armée gouvernementale. Chacun le reconnaît, les soldats ont peur. Parce que, appartenant eux aussi à la tribu des Acholis, ils croient aux mêmes "esprits" que les rebelles, à ces ablutions d'eau magique et à ces talismans qui rendent invulnérables. Ils ont peur car, en face d'eux, les rebelles ne reculent jamais : les enfants se battent jusqu'à ce qu'ils s'écroulent, de nouvelles vagues remplacent sans cesse ceux qui sont tombés. Ils ont peur aussi, car ces gosses possédés, hurlants, qui ne peuvent reculer sous peine d'être abattus par leurs commandants, ce sont les leurs. Des enfants de leurs villages de leurs familles,qui, depuis des années, ont été enlevés, amenés dans des camps entraînement au Soudan, transformés en machines à obéir et à tuer. Devant la porte du centre,
les parents de Moses Okello, 16 ans, se préparent à retrouver leur fils, enlevé le 24 février 2003, que l'armée vient de libérer. Mais lorsque Moses surgit enfin, le père et la mère se serrent l'un contre l' autre, effrayés : le garçon au crâne rasé, maigre, couvert d'écorchures qui se dresse devant eux n'a plus rien à voir avec l'écolier rieur disparu voici un an. Lui non plus ne les reconnaît pas regard figé, visage impassible, il regarde ses parents comme s'ils étaient des étrangers et refuse de se laisser toucher ou embrasser. Laissez nous quelques semaines encore, disent les éducateurs du centre, il est trop tôt pour le faire rentrer à la maison... Ces dernières semaines, le centre d'accueil ne désemplit pas: 200 enfants s'y trouvent en transit. En cinq mois, ils sont 900 à y être passés, pour quelques jours ou quelques semaines. En effet, la guerre est revenue dans le nord de l'Ouganda depuis que progresse la pacification du Sud-Soudan : durant des années, les rebelles ougandais de l'Armée de résistance du Seigneur, qui avait ses bases arrière au Soudan, collaboraient avec les troupes de Khartoum en lutte contre l'Armée de libération du peuple soudanais (SPLA), dirigée par John Garang. Alors que l'armée soudanaise répugnait à s'engager dans les immenses marécages du Sud et à défier les pasteurs dits partisans de Garang, ce sont les enfants soldats de Kony qui ont fait l'appoint, servi de chair à canon, et parfois d'esclaves.
Dans les camps du Soudan, les enfants ont été "formés", ou plutôt conditionnés. Sous les coups, sous la torture, on leur a appris à obéir inconditionnellement, à tuer et à oublier tout retour en arrière. Pour cela, ils ont parfois dû revenir dans leur village d'origine et y tuer des membres de leur famille, voire leurs parents. Leurs jeux en témoignent, leurs récits le confirment : on a obligé ces enfants à braver tous les interdits, à découper des corps humains, y prendre le coeur, les organes, les dévorer. Non seulement par cannibalisme ou pour s'attribuer la force de l'autre, mais aussi parce qu'après de telles transgressions, la docilité des enfants devient inconditionnelle. Ce sont ces enfants-là que les Soudanais jetaient devant eux dans la sale guerre du Sud, approvisionnant leur allié Kony avec des armes de tout calibre, fournies jadis par l'Irak ou venues d'Afghanistan, d'Arabie Saoudite... Mais en ce moment, la donne est en train de changer : au Sud-Soudan, la paix s'annonce et l'armée ougandaise, se glissant jusqu'à la frontière soudanaise, a lancé l'opération "poing d'acier", prenant à revers des troupes de Kony. C'est pour cela que de rudes combats dirigés depuis Lira par le président Museveni lui-même mettent aux prises les troupes régulières et les rebelles, qui se défendent en perpétrant d'atroces massacres.
La ville de Lira elle-même fut attaquée, et l'armée dut dépêcher des renforts pour protéger le centre d'accueil des enfants soldats, une cible de choix pour des rebelles désireux de récupérer leurs troupes. Dans cette ville, qui compte plus de 350 000 déplacés, les humanitaires sont extraordinairement discrets. Médecins sans frontières vient d'arriver et le Comité international de la Croix-Rouge, qui sait que les rebelles ne respectent rien et ignorent tout des conventions de Genève, hésite encore à se lancer dans la constitution d'une banque de données et dans la recherche systématique des familles des enfants soldats