Maurice avait vingt-trois ans en 1914.
Né à Fresnay-sur-Sarthe, fils de commerçants. il avait fait ses études au Mans.
Versé dans le 262 régiment d'infanterie. Maurice fit, lors d'une permission, la connaissance de Georgette, une jeune orpheline avec laquelle il se fiança en 1916. Blessé trois fois .pendant la guerre. Maurice épousa Georgette mais leur couple ne dura pas. Comme. tant d'antres. Maurice devint instable et bohème. Il exerça mille et un métiers.
Avant-hier soir, dans l'encre bleue de la nuit, je parcourais sur la terre les signes de croix de l'au-delà...
C'était l'éparpillement macabre du cimetière sans couverture, sans croix, abandonné des hommes, les gisements épars des cadavres innombrables, sans sépultures, le charnier à nu dans le grouillement des vers et dans les pluies d'obus qui continuaient. Plus d'un millier de cadavres se tordaient là déchiquetés, charriés les uns sur les autres ...
Je traînais de la nuit vers les lignes, mon fardeau de pièces sur le dos ; je défaillais ; dans ma bouche, dans mes narines ce goût, cette odeur ; l'ennemi et le Français sympathisant dans le rictus suprême, dans l'accolade des nudités violées, confondus, mêlés, sur cette plaine de folie hantée, dans ce gouffre traversé de rafales vociférantes. L'Allemand et le Français pourrissant l'un dans l'autre, sans espoir d'être ensevelis jamais par des mains fraternelles ou pieuses. Aller les recueillir, c'est ajouter son cadavre dans cette fosse toujours béante, car insatiable est la guerre...
Chaque nuit, nous longeons cette géhenne pétrifiée où s'agitent les spectres, le coeur chaviré, nous bouchant le nez, les lèvres crispées. O ma Georgette, je devrais te parler d'amour, et je te parle de ça !...
Mais le comble c'est que nous mangeons au retour, après minuit le seul repas par vingt-quatre heures avec la bouche encore pleine des cadavres ; nous mangeons à l'aveuglette sans même un moignon de lumière.
Ah ! Ça ne coule guère et c'est froid, figé, pas tentant...