



Au lycée, des camarades juives m'ont dit que l'on parlait d'une arrestation massive des Juifs pour le lendemain, mais je ne l'ai pas tellement cru. Le soir, à la maison, ma mère, qui a connu les pogroms russes et polonais, est moins optimiste.
Elle prend le peu d'argent que nous possédons et me dit de me tenir prête, si on frappe, à sauter par la fenêtre de la cuisine pour nous enfuir par l'arrière-cour. Je me couche et, comme une enfant que j'étais, je m'endors. Ma mère reste assise toute la nuit, mais vers 5 heures du matin, elle s'assoupit et, à 6 heures, on cogne à la porte. Réveillée en sursaut,
elle ne sait plus où elle se trouve et répond. C'est un inspecteur de police. Il ajoute mon nom sur sa liste, car il n'y était pas.
Il nous ordonne de préparer une valise et de le suivre. Ma mère le suppliant de ne pas m'emmener, moi, une enfant, il menace d'appeler police secours. Dans la rue, d'autres policiers entraînent des groupes de Juifs, des familles entières portant des ballots de linge, les adultes silencieux et pâles,
les enfants pleurant, mal réveillés. Les passants nous regardent, étonnés et effrayés. C'est malheureusement la police française qui arrête les Juifs.
On nous rassemble dans un garage de la rue des Pyrénées, où on pousse sans cesse de nouveaux venus.
Elle me donne ma carte d'alimentation
et 100 francs, et m'embrasse en me disant d'essayer
de m'enfuir, de ne pas m'occuper d'elle. J'hésite, puis je me dirige vers la grande porte, mon manteau sur le bras; je ne porte pas l'étoile jaune. Des autobus arrivent sans
cesse, et pendant que la police s'occupe des nouveaux venus, j'avance un peu sur le trottoir. Un agent demande ce que
je fais là. «Je ne suis pas juive, je suis venue voir quelqu'un.» « Foutez-moi le camp, vous reviendrez demain !»
Je vois
ma mère qui sourit, soulagée car elle a entendu. Je traverse la rue, lentement. Je n'ose pas me retourner, tremblant qu'on me rappelle, et le coeur lourd d'avoir abandonné maman. Arrivée sur les quais, je marche longtemps, longtemps, jusqu'à ce que j'ose descendre dans une station de métro et faire de la monnaie pour acheter un billet. Ma mère m'avait dit d'aller chez des amis, près du métro Glacière.
En descendant à la station, je vois ma mère. Elle s'était évadée une demi-heure après moi. Sans un mot, nous courons jusque chez nos amis, qui nous accueillent en pleurant
et referment la porte derrière nous.
Après avoir vécu deux ans de liberté relative, nous avons été dénoncées et déportées à Auschwitz. Mais ceci est un autre chapitre, trop long et trop douloureux, et j'en resterai là
de mes pauvres souvenirs.

