

Prévenues par un policier, ma mère (gauche) et moi avons échappé à la rafle dite du Vél' d'Hiv. Du jour au lendemain, nous nous sommes trouvées dans l'illégalité et complètement démunies, mais heureusement hébergées par des amis. Quelques jours après, je me suis rendue à notre domicile rue Elzévir dans l'intention de récupérer des vêtements et d'autres objets de première nécessité ou importants du point de vue affectif. La concierge ne me laisse pas monter étant, dit-elle, responsable vis-à-vis des autorités qui avaient apposé des scellés sur la porte de l'appartement et que si j'insistais elle irait chercher la police. Joignant le geste à la parole, elle donne un tour de clef à la porte de sa loge. Stupéfaite, le mot est faible pour décrire ce que j'ai ressenti, et malheureuse à l'idée de l'échec de ma démarche, je suis partie le coeur gros, car j'avais senti de la haine et de la violence chez cette femme avec laquelle nous avions toujours eu de bons rapports.
Deux ans après, le 25 août 1944, Paris vient d'être libéré. Je me suis précipitée à l'appartement, accompagnée d'un camarade de Résistance. Nous avions tous les deux notre brassard tricolore et le copain avait son arme à la bretelle. Je me souviens avoir dit à la concierge terrorisée, avec toute l'agressivité que j'éprouvais à son égard : «Alors maintenant, vous allez me laisser monter.» Aujourd'hui encore, j'ai honte pour cette femme qui ne savait que dire, tremblante de peur tant elle craignait que nous passions à l'acte. J'ai arraché les scellés; l'appartement était vide, totalement vide, les spoliateurs avaient tout pris. Ils avaient même arraché les douilles et les commutateurs d'électricité, dont une partie était en cuivre.
Nous n'avions plus rien, mais nous étions chez nous, et libres. Nous pouvions à nouveau vivre dans la légalité, et attendre la fin du cauchemar avec l'espoir de voir revenir mon père et tous ceux des nôtres déportés quelque part vers l'est. Quelques jours après notre retour, on sonne à la porte. C'est Madame Pichon, la blanchisseuse de la rue Elzévir, qui tient un gros paquet dans ses bras. Elle nous exprime sa joie de voir que nous n'avions pas été déportées et nous tend le paquet, disant à ma mère étonnée qu'il s'agit du linge qu'elle avait porté à la blanchisserie avant la rafle. Cette femme avait gardé durant deux ans ce linge sans savoir ce que nous étions devenues. Quand on sait que durant l'Occupation tout était rationné et que pour acheter un mouchoir de poche, il fallait donner des tickets de textile, on mesure non seulement l'honnêteté de cette femme, mais surtout ses qualités de coeur et d'âme. Et que dire lorsqu'en ouvrant le paquet nous découvrons au milieu des draps et des serviettes un sac en toile, le sac à linge qui faisait la navette entre la rue Elzévir et le camp de Drancy, où mon père fut interné jusqu'à sa déportation le 5 juin 1942.

