Ils ont été pris dans des conditions très différentes : ceux-ci, au cours de combats
parfois héroïques ; ceux-là, lorsqu'ils tentaient de gagner de nouvelles positions. Certains ont été encerclés au moment où
ils espéraient échapper à la tenaille ennemie, d'autres sagement alignés dans
la cour d'une caserne ou d'un dépôt comme pour une ultime revue. Tous, cependant, dans le désordre et le désarroi où la France est plongée, forment une masse hésitante, traumatisée par la fatigue et la défaite. Les misères physiques et morales, la faim, la soif, les intempéries, les premières brutalités, l'inquiétude pour l'avenir
immédiat ou lointain, achèvent d'user la résistance des esprits et des corps. Dans
les colonnes qui titubent le long des chemins, dans les groupes agglutinés entre les parois trépidantes d'un wagon s'échangent les propos les plus divers.
Un étrange délire verbal mêle aux plaintes
et aux injures les espoirs les plus douteux
et les explications saugrenues.