Au matin du 11 février 1943, on tambourine à la porte. Et puis c'est toujours la même histoire, un policier en uniforme et un autre en civil viennent nous embarquer. Ils nous passent rapidement en revue. Je suis couverte de boutons, j'ai la varicelle. Ils jettent un coup d'oeil sur mon grand-père paralysé, allongé sur son lit, avant de se désintéresser de lui totalement. Ils nous ordonnent à ma grand-mère, ma soeur et moi de préparer nos affaires. Heureusement, mon oncle et ma tante ont dormi ailleurs cette nuit-là. La concierge leur avait donné accès à l'un des appartements de l'immeuble mis sous scellés. Mon grand-père n'est pas transportable, alors les policiers décident, sans le moindre scrupule, de l'abandonner là, tout seul. Comment oublier les adieux déchirants de mes grands-parents, qu'on arrache l'un à l'autre? Nous sommes emmenées au commissariat du XX" arrondissement, place Gambetta. Là, on nous fait descendre dans les sous-sols. Nous nous retrouvons entourées de personnes âgées, choquées, parquées là sans comprendre ce qui leur arrive. Ma soeur et moi sommes les seuls enfants. Louise, alors âgée de quatorze ans, ne se laisse pas démonter. Au bout de quelque temps, elle me prend par la main et suit l'un des policiers dans les escaliers. Nous sortons la tête par une trappe et découvrons des gens massés dans une grande salle. À la vue de ces deux enfants portant l'étoile, visiblement arrêtées et enfermées dans les caves, un événement extraordinaire se produit : ces gens, hommes et femmes, arrêtés pour des raisons que nous ignorerons toujours vont tout bonnement se révolter. Passé les premiers instants de surprise, ils réalisent ce qui se passe dans les sous-sols et s'en prennent verbalement aux policiers. Les insultes, de plus en plus violentes, fusent de toutes parts. Se sentant bientôt débordé par la vague, le commissaire nous lance un «Fichez le camp». La vie tient parfois en trois mots. Louise a juste le temps de dire aux policiers, avant de quitter les lieux, que notre grand-mère est en bas et que c'est elle qui s'occupe de nous. Et puis nous quittons le commissariat en rasant les murs. Quelques heures plus tard, un policier raccompagne notre grand-mère à la maison... Une nouvelle fois, nous venions d'échapper à la mort. Nous avons quitté Paris très peu de temps après, nous ne pouvions plus rester dans la chambre de bonne. Ma grand-mère est partie se cacher à Suresnes, avec mon oncle et ma tante. Mon grand-père, très affaibli, a dû être placé à l'hôpital Tenon, où il s'est éteint seul, privé des siens.