Ma soeur Louise et moi avons été arrêtées chez nos grands-parents. Ma mère nous y avait cachées, mais nous avons été dénoncées par la concierge de notre immeuble... Nous avons traversé la cour pour rejoindre la rue et le flot des familles, femmes et enfants, arrêtés eux aussi. Nous formions comme un troupeau, et les habitants du quartier, depuis leurs fenêtres ou bien sur le trottoir, nous ont regardés passer. Certains se sont signés en pleurant, d'autres, au contraire, ont ricané ouvertement.
J'étais une enfant, mais j'ai bien compris que les sentiments des Français étaient partagés à notre sujet. Nous avons donc rejoint, sous bonne escorte, le centre de rassemblement du XXe arrondissement, installé dans le cinéma désaffecté la Bellevilloise, rue Boyer. Les sièges avaient été démontés pour faire plus de place.
Ma mère, d'abord sousle choc de nous voir arriver, a vite repris ses esprits. Très lucide, elle est passée de famille en famille pour leur demander de réagir. Il ne fallait pas croire ce que l'on nous disait. Nous n'allions pas travailler en Allemagne, pas avec des enfants aussi jeunes. Elle avait reçu des nouvelles de sa famille enfermée dans le ghetto de Varsovie et savait quel sort le pouvoir nazi réservait aux Juifs là-bas.
Au fil des conversations, elle a appris que la fille de l'une de nos voisines avait réussi sortir de la salle par l'issue de secours. Ma mère nous a ordonné d'en faire autant. Nous ne voulions pas la quitter et je m'agrippais à sa jupe. Alors dans un geste terrible, elle nous a giflées toutes les deux. Sous le choc, Louise m'a empoignée la main et entraînée vers la sortie. Deux policiers étaient près de la porte. Ils ont volontairement détourné le regard et nous ont laissées sortir sans un mot. Avant que la porte ne se referme sur cette foule amassée, je me suis retournée une dernière fois et j'ai vu ma mère s'effondrer dans les bras d'une voisine. Je n'ai pas compris tout de suite le sens de cette gifle.
J'en ai d'abord beaucoup voulu à ma mère avant de comprendre qu'il s'agissait d'une magnifique preuve d'amour. N'ayant nulle part où aller, nous sommes retournées chez mes grands-parents. Nous étions le 16 juillet 1942, j'avais huit ans et venais d'échapper, avec ma soeur, à la rafle du Vél' d'Hiv. Cette date marque la fin de mon enfance.