Lorsque la guerre a été déclarée, mon frère Rachmil et moi nous sommes engagés, lui dans la Légion étrangère de l'armée française, et moi dans une unité de l'armée polonaise, basée en France. Je n'avais pas eu d'autre choix car, âgé de seulement dix-sept ans, les recruteurs français n'avaient pas voulu de moi. Pour défendre mon pays d'adoption, je suis donc devenu canonnier dans le 202" régiment d'artillerie lourde de l'armée volontaire polonaise en France. Après plusieurs mois de «drôle de guerre», les troupes allemandes sont entrées sur le territoire français, et tout est allé très vite : l'horreur des combats dans le Jura, les camarades fauchés autour de moi et puis finalement l'ordre de nous replier, vers la Suisse. Arrivé sur le sol helvétique, nos armes nous ont été confisquées et nous sommes passés du statut de soldats à celui d'internés de guerre. Nous n'étions pas maltraités, mais la simple idée d'être soudainement privé de ma liberté m'était insupportable. Et puis ma famille était restée en France, et je me devais d'être auprès d'elle. Je n'avais plus qu'une idée en tête : préparer mon évasion. Aidé dans ce projet par mon ami Norbert (nous nous étions connus à Paris, à l'Hashomer Hatzaïr et il était interné avec moi), nous avons profité d'une permission de sortie pour quitter définitivement le centre où nous étions détenus depuis plusieurs mois. Déguisés en campeurs, nous avons pris la direction de la frontière. Après de multiples rebondissements, nous avons rejoint la France, puis la zone occupée et enfin Paris. J'ai retrouvé avec une joie immense ma famille, mais j'ai très vite compris que les miens vivaient dans la peur des arrestations et sous la contrainte permanente des multiples lois antijuives. Non seulement, il avait fallu apporter au commissariat les postes de radio et les bicyclettes, mais mon père avait également été contraint de rendre la médaille qui l'autorisait à exercer le métier de brocanteur. Il avait perdu, du jour au lendemain, son travail et le moyen de faire vivre sa famille. L'étau nazi se refermait doucement sur notre quotidien.