Confiant, il nous a quittées le 14 mai 1941, tôt le matin, et nous a dit : À ce soir, après nous avoir embrassées toutes les trois. Mais il n'est jamais revenu à la maison. On l'a arrêté et transféré au camp d'internement de Beaune-la-Rolande. Il y a passé treize mois. Je ne l'ai revu qu'une fois, lorsque, après des mois de démarches, ma mère a finalement obtenu un droit de visite. Le voyage a été long jusqu'au camp, d'abord en train, puis en voiture à cheval. Je revois certaines images de cette journée, ma mère qui dépose sa carte d'identité à l'entrée du camp gardé par des gendarmes, mon père, les traits tirés mais souriant, tout à la joie de nous retrouver, la visite guidée de sa baraque, la numéro 9, et puis cette promenade en famille à l'extérieur du camp, de l'autre côté des barbelés. Mais surtout, une image tenace, celle de mes parents qui se disputent violemment.
Les voir ainsi, après une si longue séparation, m'avait plongée dans un immense chagrin. À l'époque, je n'ai pas compris, mais ma soeur m'a raconté plus tard ce qui s'était passé. Ma mère voulait que nous fuyions tous les quatre à travers champs. Elle ne voulait pas que mon père retourne au camp. On aurait pu se cacher chez des paysans et travailler pour eux en échange de leur silence. Mais mon père a refusé en disant que tant qu'il serait là, dans ce camp, faisant ce qu'on exigeait de lui, il ne nous arriverait rien. Nous l'avons raccompagné dans l'enceinte barbelée, le coeur tellement lourd. Je n'ai jamais revu mon père. Il est parti le 27 juin 1942, par le convoi numéro 5 à destination d'Auschwitz.
Avec ma soeur Louise, nous avons appris plus tard par un ancien déporté, Arié Landau, que notre père avait fait partie du groupe de Sonderkommando qui avait tenté, dans un acte de révolte ultime, désespéré, de faire sauter un four crématoire, le 7 octobre 1944. Il a été assassiné juste après, comme tous ceux qui avaient pris part à cette opération.