

C'est dans les rues étroites et malodorantes de Rome que se trouvent les tavernes dont les comptoirs, avançant sur la voie, attirent les passants. Le long des piliers de la boutique, des cruchons attachés par des chaînes proposent aux clients des vins divers. Les rues étaient tellement envahies par ces étalages « sauvages » que la sécurité des passants en était menacée et Domitien, par un édit, avait tenté de mettre fin au débordement des gargotes sur la voie publique. Peine perdue, car on n'avait pas tardé à voir réapparaître sur la chaussée ces éventaires appétissants indispensables à la vie quotidienne des Romains et offrant à bas prix tout ce qui satisfaisait la soif et la faim. On peut y boire un gobelet de vin que le gargotier tire d'une amphore encastrée dans le comptoir et que, pendant l'hiver, il fait chauffer sur un petit foyer. Dans un coin, une pile de gâteaux grossiers et des chapelets de saucisses brûlantes allèchent par leurs lourdes exhalaisons les affamés qui en feront bien souvent leur seul repas de la journée.
Derrière le comptoir, la salle de la taverne accueille les clients qui prolongent tard dans la nuit leur beuverie. Dans l'atmosphère enfumée par les braseros sur lesquels mijotent d'épais ragoûts, s'attablent ceux qui ne rebutent ni le vacarme ni l'odeur de graillon. On trouve de tout parmi ces hommes, les artisans du quartier, les gladiateurs, vedettes incontestées des milieux populaires, les individus louches qui traitent d'activités illicites, les esclaves qui ont pu échapper à la surveillance de leurs maîtres pour venir se gaver d'une grasse vulve de truie ou de boudins piqués de serpolet, régal vulgaire par excellence. On boit, on chante, on se bagarre pour les beaux yeux de la serveuse.

On joue aussi beaucoup dans les tavernes. Car, dans une ville où, en dehors des jours de fête des Saturnales, les jeux de hasard sont interdits depuis des siècles, seules les salles de cabaret peuvent abriter sans trop de risque les parieurs. Avec quatre tessères, dont les six faces portent les chiffres de I à VI et qu'on jette sur la table après les avoir agités dans un cornet, on essaie d'obtenir le « coup de Vénus », c'est-à-dire quatre chiffres différents. Malheur à celui qui fait le « coup de chien », c'est-à-dire quatre nombres identiques ! On joue gros dans ces tripots improvisés, malgré la peur du gendarme, on triche aussi et, pour un coup contesté, on en vient facilement aux mains. Les cohortes urbaines, responsables du maintien de l'ordre dans la ville, surveillent étroitement les tavernes, et les descentes inopinées de la police permettent d'arrêter pêle-mêle les joueurs clandestins et les esclaves fugitifs qui tentent de dissimuler sous un foulard le collier scellé autour de leur cou et dénonçant leur condition. Précaution inutile, car il suffit d'un geste d'un policier pour découvrir l'anneau de fer et son inscription révélatrice : « Prends-moi, car je suis un esclave fugitif et ramène-moi à mon maître Untel qui habite telle rue. »

